A. Q. Hazard Jr.: Postwar Anti-Racism

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Title
Postwar Anti-Racism. The United States, UNESCO, and "Race," 1945-1968


Author(s)
Hazard Jr., Anthony Q.
Series
Contemporary Black History
Published
Basingstoke 2012: Palgrave Macmillan
Extent
252 S.
Price
€ 72,44
Rezensiert für 'Connections' und H-Soz-Kult von:
Chloé Maurel, Institut d’histoire moderne et contemporaine, CNRS/ENS, Paris

L’auteur, Anthony Q. Hazard Jr., assistant professor en études ethniques et en histoire à l’université Santa Clara aux Etats-Unis, observe dans l’introduction que la question de la « race » a occupé une place centrale dans l’histoire du XXe siècle : en effet, cette période a vue, aux Etats-Unis, le passage de la ségrégation à l’égalité des droits grâce au mouvement pour les droits civiques ; en Europe et en Asie, les doctrines racistes des nazis et de leurs alliés japonais ont été un enjeu central de la Seconde Guerre mondiale ; et les luttes de décolonisation ont visé notamment à mettre à bas les présupposés racistes de la colonisation.

Anthony Q. Hazard Jr. se penche sur l’action de l’Unesco contre le racisme, inaugurée avec la « déclaration sur la race » du 18 juin 1950. Il s’intéresse en particulier aux liens entre l’action anti-raciste de l’Unesco et la politique anti-raciste des Etats-Unis. Cette dernière aurait commencé selon lui dès les années de la Seconde Guerre mondiale au sein des cercles gouvernementaux américains. Il note en particulier l’influence de l’anthropologue Franz Boas, pionnier de l’anti-racisme américain au début du XXe siècle. Parmi ses étudiants se trouvait Ashley Montagu, anthropologue juif d’origine anglaise, et anti-raciste convaincu, qui a joué un rôle déterminant dans la mise au point de la déclaration de l’Unesco de 1950, la rédigeant quasi-entièrement lui-même.

Pour rédiger cet essai, l’auteur a utilisé une bibliographie anglo-saxonne ainsi que des archives en langue anglaise, comme les papiers personnels d’Archibald McLeish, conservés à la bibliothèque du Congrès, des correspondances issues des archives de l’Unesco, des correspondances issues des archives diplomatiques du gouvernement américain, et des articles de journaux américains de l’époque.

Le premier chapitre analyse le discours public émis aux Etats-Unis sur l’Unesco, il resitue comment la position anti-raciste de l’Unesco était présentée et ressentie aux Etats-Unis, en se centrant en particulier sur le rôle de la commission nationale américaine pour l’Unesco (instance faisant la liaison entre l’Unesco, le gouvernement américain et la population américaine).

L’auteur souligne le rôle majeur joué par les Etats-Unis, et notamment par le poète et bibliothécaire du Congrès Archibald MacLeish, dans la création de l’Unesco. Dans les premières années de cette institution, les Etats-Unis y sont très influents, d’autant plus qu’ils la financent jusqu’aux années 1950 pour plus de 30%. La presse américaine se montre globalement positive au sujet de la création et des débuts de l’Unesco. En 1947 la commission nationale américaine pour l’Unesco organise deux conférences nationales pour faire connaître et promouvoir le programme de l’Unesco ; ce sont des succès selon l’auteur, qui souligne le public nombreux. Mais dans le contexte de la guerre froide naissante, l’Unesco est rapidement soupçonnée, pour certains Européens d’être un agent des Etats-Unis, et pour les cercles américains conservateurs d’être un agent d’un supposé complot communiste mondial.[1]

Le deuxième chapitre étudie comment l’Unesco s’est efforcée de diffuser des idées anti-racistes en se fondant sur la science, au moyen d’un panel international d’anthropologues, de sociologues et de biologistes, chargés de mettre au point la déclaration sur la race et de publier une série d’essais sur la question du racisme. Cette équipe est dominée par le courant de la sociologie et de l’anthropologie culturelle. Publiée dans la presse le 18 juin 1950, la « déclaration sur la race » de l’Unesco, qui affirme qu’il existe une seule espèce humaine, l’homo sapiens, et qu’il n’y a pas de différences d’intelligence entre les différents groupes humains, suscite initialement des échos positifs dans les journaux américains. Le gouvernement américain et le Congrès acceptent aussi la déclaration, dans un premier temps. Cependant, rapidement, les critiques fusent, venant de différents bords. Elles viennent tout d’abord du premier directeur général de l’Unesco (de 1946 à 1948), Julian Huxley, qui proteste qu’il y a des distinctions entre les groupes humains. Elles viennent également de scientifiques de différents pays, appelés par la revue britannique d’anthropologie Man dans son numéro d’octobre 1950 à donner leur avis sur la déclaration. De nombreux anthropologues critiquent la déclaration qu’ils jugent trop schématique et contenant des inexactitudes. En fait, en voulant bien faire, emporté par son zèle anti-raciste, Montagu y aurait inclus des affirmations non vérifiées scientifiquement. Mais parmi les critiques figurent des scientifiques qu’on peut taxer de racisme, comme le Français Henri V. Vallois, alors directeur du Musée de l’Homme.[2] La revue Man publie plusieurs de ces critiques. La commission nationale britannique pour l’Unesco se joint alors à ces critiques, dénonçant l’absence de scientifiques de renom dans l’équipe à l’origine de la déclaration. L’Unesco répond à ces critiques en entreprenant la rédaction d’une déclaration révisée, tenant compte des critiques. Elle sera publiée en septembre 1951. Cette deuxième déclaration affirme la légitimité d’employer le terme « race » dans les discussions scientifiques.

Dans le troisième chapitre, l’auteur montre comment les travaux de l’Unesco sur la question de la race ont été souvent mal reçus aux Etats-Unis, à une période (le début des années 1950) où le maccarthysme battait son plein : l’action anti-raciste de l’Unesco est mal reçue, dans un pays qui pratique encore la ségrégation raciale. C’est dans la presse américaine et au Congrès que se déchaînent les critiques contre l’Unesco, portant non seulement sur son programme sur la race mais aussi sur son entreprise d’écrire « l’Histoire de l’Humanité » et sa série de brochures « Vers la compréhension internationale » diffusée dans les écoles. L’Unesco est dénoncée comme visant à miner les valeurs patriotiques américaines. Organisation interétatique, l’Unesco est vue avec suspicion dans un pays où traditionnellement on se méfie de l’Etat, elle est considérée comme une organisation subversive voire manipulée par l’URSS. Les critiques sont extrêmement virulentes, frôlant l’hystérie.[2]

Dans le quatrième chapitre, l’auteur met en relation l’action anti-raciste de l’Unesco avec son « orientalisme », c’est-à-dire son intérêt pour l’Asie vers les années 1950, illustré notamment par le « projet majeur Orient-Occident » mené de 1957 à 1966.[3] Aux Etats-Unis dans l’entre-deux-guerres, la représentation de l’Orient restait péjorative, ses habitants étaient vus comme arriérés et violents. Et la Seconde Guerre mondiale avait conduit les Américains à rejeter les Japonais. L’Unesco nouvellement créée prend le contrepied de ces positions, établissant rapidement un programme au Japon et produisant des études sur les relations entre les cultures du monde, en particulier entre cultures américaine et asiatique. A la conférence de la commission nationale américaine pour l’Unesco de 1957 à San Francisco, l’idée de resserrer les relations américano-asiatiques est exprimée fortement, et la commission déclare le mois de novembre 1957 « mois asiatique » aux Etats-Unis, ensemble de manifestations culturelles destinées à promouvoir la culture asiatique dans tout le pays. Cette orientation pro-asiatique est soutenue par le gouvernement américain, pour essayer d’effacer dans l’opinion mondiale l’image désastreuse suscitée par les événements de Little Rock (pendant trois semaines en 1957, de violentes manifestations racistes s’y déroulent, les manifestants tentant d’empêcher neuf élèves noirs d’accéder au lycée de la ville comme les y autorise désormais la loi).

Le cinquième chapitre analyse le renouveau de l’action anti-raciste de l’Unesco lié aux décolonisations entre la fin des années 1950 et les années 1960. Durant ces années, l’action anti-raciste de l’Unesco se fait plus offensive, notamment au moyen d’une série de publications dénonçant le racisme, ce qui a amené l’Afrique du Sud à se retirer de l’Unesco dès 1956. En 1962 l’Unesco publie dans cette série un pamphlet rédigé par des Soviétiques, vantant l’égalité raciale en URSS et dénonçant la discrimination raciale aux Etats-Unis.[4] Deux ans auparavant, en octobre 1960, la principale revue de l’Unesco, Le Courrier de l’Unesco, a publié un numéro consacré au racisme, au contenu très engagé : le numéro dénonce le racisme des nazis et publie des photos illustrant la Shoah ; il évoque aussi les violences de Little Rock, et les massacres de Sharpeville en Afrique du Sud. Par ses articles et ses photos, ce numéro dénonce clairement le racisme aux Etats-Unis et en Afrique du Sud. Cela provoque des inquiétudes de la part de certains membres du Congrès américain, comme le sénateur Dodd qui rédige une réponse à l’Unesco. Le gouvernement américain reste cependant confiant dans l’idée que sa politique d’aide au développement en Afrique et en Asie lui donne une bonne image à l’Unesco et dans le monde.

Pour améliorer l’image des Etats-Unis dans le Tiers monde, la 8e conférence nationale de la commission nationale américaine pour l’Unesco, organisée à Boston en 1961, un an après l’indépendance de 17 pays africains, se centre sur l’Afrique, promouvant l’histoire, les cultures et les arts africains. On est alors dans le contexte de l’affirmation du Tiers monde, de la négritude et du panafricanisme. Des journalistes présentent cette conférence comme « la plus grande conférence sur l’Afrique jamais tenue aux Etats-Unis » (p. 124). Il s’agit alors pour les Etats-Unis de faire oublier leur politique ségrégationniste et d’apparaître comme les alliés et protecteurs de l’Afrique.

Le sixième chapitre analyse la radicalisation de l’anti-racisme d’après-guerre. A partir de 1960, l’entrée massive de pays issus de la décolonisation à l’Unesco entraîne une intensification des positions anti-racistes de l’organisation. Ainsi, dès 1960, l’Unesco publie une convention contre la discrimination dans l’éducation. Les Etats-Unis ne la ratifieront cependant pas, attachés à la liberté éducative. Puis, en 1964, l’Unesco organise une conférence sur la question de la race, qui, par la participation de savants africains, asiatiques, et latino-américains se présente comme une volonté de « décoloniser l’anthropologie » (p. 144), par opposition avec le caractère euro-américain des panels de 1950 et 1951. Cette conférence aboutit à la publication de « Propositions » sur la question raciale, caractérisées par leur caractère anti-raciste avancé. Mais des critiques pointent des contradictions dans ces propositions : en effet, bien qu’elles affirment que les races humaines n’existent pas, ces propositions parlent de « mariages interraciaux » et de « mélange racial » (p. 154). Enfin, en 1967, trois ans après le Civil Rights Act signé par le président Johnson, l’Unesco publie une nouvelle déclaration sur la race, fruit d’un travail collaboratif important. Cette nouvelle déclaration reçoit des échos importants et généralement positifs dans la presse américaine. De fait, cette 4e déclaration insiste sur les origines historiques du racisme, et sur sa dimension socio-économique.

Ce livre, fruit d’une recherche de première main approfondie et minutieuse, est très intéressant car il donne un éclairage précis sur l’action anti-raciste de l’Unesco en se centrant sur la question des relations entre les Etats-Unis et l’Unesco. Il montre leur caractère ambivalent, le gouvernement et l’opinion américains fluctuant entre soutien et réticence voire rejet à l’égard de cette institution. Cette tendance a continué jusqu’à nos jours, les Etats-Unis s’étant retirés de l’Unesco en 1984 pour y revenir en 2002-2003 avant de retirer à nouveau leur soutien financier en 2011.

Notes :
[1] Cf. Gail Archibald, Les Etats-Unis et l’Unesco, 1944-1963, Paris 1993; Chloé Maurel, L’Unesco de 1945 à 1974, thèse de doctorat d’histoire contemporaine, Université Paris 1, 2005; Chloé Maurel, Histoire de l’Unesco. Les trente premières années (1945-1974), Paris 2010.
[2] Chloé Maurel, ‘La question des races’. Le programme de l’Unesco, in : Gradhiva, Paris, Musée du Quai Branly, mai 2007, p. 114-131.
[3] Chloé Maurel, From the East-West Major Project (1957) to the Convention on Cultural Diversity (2007): UNESCO and Cultural Borders, in: EUROLIMES. Journal of the Institute for Euroregional Studies 9 (2010), p. 76-91.
[4] Sur ce pamphlet, cf. Chloé Maurel, La politique internationale du livre de l’Unesco, 1945-1980, in : François Vallotton / Claude Hauser / Thomas Loué / Jean-Yves Mollier (dir.), La diplomatie par le livre. Réseaux et circulation internationale de l’imprimé de 1880 à nos jours, Paris 2011, p. 197-217.

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08.11.2013
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